Vous ne faites pas ce que vous rêvez de faire. Et vous ne savez même pas pourquoi.
Quelles sont vos croyances limitantes, et pourquoi vous empêchent-elles de faire ce dont vous rêvez ?
Vous connaissez Simon Squibb ? Cet entrepreneur anglais qui arpente les rues des grandes capitales, un micro à la main, et qui pose la même question à des inconnus :
« What’s your dream ? » (C’est quoi, ton rêve ?)
La réponse arrive presque toujours en deux temps. D’abord le rêve, prononcé à voix basse, du bout des lèvres, comme un secret qu’on n’a pas ressorti depuis longtemps. Puis, immédiatement après, sans qu’on le lui demande, l’excuse. “Mais je n’ai pas le capital.” “Mais je suis trop vieux maintenant.” “Mais dans mon quartier, ça ne marche pas, ces choses-là.” “Mais je n’ai pas fait les bonnes études.” “Je n’arriverai pas à me faire connaître” etc..
Squibb ne porte jamais de jugement sur la nature des rêves énoncés bien sûr, mais il conteste systématiquement les excuses qui empêchent le passage à l’acte. Pour lui, ce ne sont pas des raisons, ce sont des excuses.
Et c’est là, très souvent, que la personne se tait. Parce qu’au fond d’elle, elle sait qu’elle n’a même pas essayé. Elle n’a jamais tenté de transformer ce rêve ne serait-ce qu’en début de réalité. Et elle a continué de croire, seule, inconsciemment, pendant des années, que ce n’était pas possible. Sans jamais vérifier si c’était vrai.
Ça porte un nom : une croyance limitante.
Ce que c’est vraiment (et ce que ce n’est pas)
Une croyance limitante n’est pas un manque de confiance en soi au sens vague du terme. C’est une règle qu’on s’est fabriquée (avec ou sans l’aide de son entourage) souvent à partir d’un seul événement fondateur, parfois même pas vécu directement, et qu’on a ensuite généralisée à toute une vie. Une règle de vie généralisée à partie d’une situation isolée, règle profondément ancrée dans ses croyances conscientes ou inconscientes. “Un jour, j’ai essayé de faire X”. “ça n’a pas marché, j’ai raté une fois” devient “je rate toujours.”
Le psychologue américain Albert Ellis, qui a fondé dans les années 1950 la thérapie rationnelle-émotive et comportementale, l’une des toutes premières thérapies cognitivo-comportementales, a construit son œuvre autour de cette idée :
Ce qui nous affecte n’est jamais l’événement lui-même. C’est ce qu’on se raconte à son sujet.
Il appelle ça le modèle ABC (pas hyper créatif je sais, il aurait eu besoin d’un conseil en branding).
A, c’est l’événement (comme son nom ne l’indique pas du tout 😊, en fait ça signifie « activating event), le fait brut, le déclencheur.
B, c’est la croyance (belief), l’interprétation qu’on en tire, la lecture qu’on en fait (il y a une expression que j’aime beaucoup qui est : un livre est écrit avec les yeux de celui qui le lit, et bien c’est un peu le même principe ici) souvent en une fraction de seconde, sans même s’en rendre compte.
C, ce sont les conséquences, l’émotion et le comportement qui suivent.
L’équation intuitive, celle qu’on croit vivre, c’est A → C. Mon patron refuse mon augmentation, donc je ne la mérite pas. Mais Ellis montre que c’est en réalité A → B → C. Mon patron refuse → “je n’ai pas eu des résultats suffisamment bons, ou je ne me distingue pas suffisamment des autres” → je ne la mérite pas. Ce n’est pas le refus qui produit l’abattement. C’est la phrase qu’on a glissée entre les deux, sans même l’avoir entendue passer.
Prenez un exemple très concret, vous qui écrivez sur Substack ou ailleurs. Vous publiez un article. Il reçoit douze likes. Ça, c’est le A, un fait, incontestable. Vient ensuite le B : “personne ne s’intéresse à ce que j’écris”, “avec mon expérience, je devrais avoir bien plus de succès”, “ça prouve que je ne réussirai jamais à construire une audience.” Et le C qui suit logiquement : découragement, honte, et deux semaines sans publier.
Sauf qu’une autre personne, face au même A, à savoir les douze mêmes likes, pourrait se raconter un B totalement différent : “cet article n’a pas trouvé son public, le sujet ou l’accroche sont peut-être à revoir.” Le fait est identique. La conséquence change du tout au tout : une déception raisonnable, la volonté d’ajuster deux ou trois trucs dans la newsletter, et l’envie de recommencer.
Ellis ne dit pas qu’il faudrait se réjouir d’un échec. Il distingue une émotion négative saine et proportionnée (la déception dans l’exemple ci-dessus, d’une réaction devenue destructrice : l’humiliation totale, le renoncement. La différence entre les deux ne se joue jamais au niveau du A. Elle se joue au niveau du B, cette phrase qu’on ne prend jamais la peine de vérifier.
Pourquoi la croyance s’auto-alimente
Il y a un deuxième mécanisme, plus sournois encore. Une croyance limitante ne reste jamais passive : elle façonne le comportement, qui produit ensuite exactement la preuve dont elle avait besoin pour se confirmer. Oui un peu confus comme phrase, j’explique :
Le psychologue Martin Seligman l’a documenté dans une expérience aujourd’hui classique : des chiens soumis à des chocs électriques inévitables cessaient, après plusieurs essais, de chercher à s’échapper, même quand on leur ouvrait ensuite une porte de sortie évidente. Il a appelé ça l’impuissance apprise. Le mécanisme n’est pas réservé aux chiens ni aux laboratoires. Quelqu’un qui a essayé une fois, échoué, et conclu “je ne suis pas fait pour entreprendre”, arrête d’essayer. Et en arrêtant d’essayer, il ne récolte jamais la preuve du contraire. La croyance se nourrit de sa propre absence de vérification. Nos douze likes obéissent au même mécanisme : le C (arrêter de publier) supprime toute chance de prouver le contraire (« je ne réussirai jamais à construire une audience »).
Albert Bandura, dans ses travaux sur le sentiment d’efficacité personnelle, montre le même mécanisme sous un autre angle :
Ce n’est pas la compétence réelle d’une personne qui prédit le mieux sa réussite, c’est sa croyance en sa propre capacité à réussir.
Deux personnes de compétence identique, mais l’une convaincue d’y arriver et l’autre non, ne fourniront ni le même effort, ni la même persévérance face à l’obstacle, et donc, in fine, n’obtiendront pas le même résultat.
La croyance précède la compétence. Pas l’inverse. Intéressant non ?
Le lien avec l’influence (celle qu’on exerce sur soi-même)
Cette newsletter s’appelle Sous Influence parce qu’elle part d’un principe simple : on n’est pas seulement influencé par les autres. On s’influence soi-même, en permanence, avec des récits qu’on a écrits une fois et qu’on ne revisite jamais.
Une croyance limitante, ce n’est rien d’autre que ça : une influence qu’on exerce sur soi-même, tellement ancienne et répétée qu’elle a fini par ressembler à un fait. En fait, elle est devenue la réalité.
Et donc ? Concrètement ?
Ellis ne s’arrête pas au constat (ça serait un comble si on n’avait pas un début de solution, non ?!?). Il ajoute deux lettres à son modèle ABC : D et E. (oui, je salue au passage l’immense créativité pour le choix du nom… ben on peut pas être à la fois psychologue et directeur artistique d’une agence de pub).
Plus sérieusement :
D, comme Disputation : on conteste la croyance, avec des questions simples qu’on prend rarement la peine de se poser.
Est-ce un fait, ou une interprétation ?
Où est la preuve que personne ne s’intéresse à mon travail ?
Pourquoi devrais-je obligatoirement réussir du premier coup ?
Un article moyen rend-il tout mon travail sans valeur ? Et paf !
Reprenez le B de tout à l’heure : “je ne réussirai jamais à construire une audience” et posez-lui ces questions, une par une. Il tient rarement jusqu’à la troisième. B, aux vestiaires.
E, comme Effective new belief : une nouvelle croyance plus efficace. Pas une pensée positive de façade, plaquée artificiellement par-dessus l’ancienne. Une pensée plus exacte, plus utile. Pour nos douze likes : “j’aurais préféré que cet article fonctionne mieux. Son faible résultat ne prouve ni que mon travail est sans valeur, ni que je ne réussirai jamais. Je peux regarder ce qui n’a pas marché, et recommencer.”
C’est cette phrase-là, la E, qui aurait dû être le B depuis le début. Elle ne l’était pas parce que personne ne vous a jamais appris à la chercher, vous avez juste pris la première qui passait.
Alors, la prochaine fois qu’un inconnu, ou Simon Squibb en personne, vous demandera dans la rue “c’est quoi, ton rêve ?”, écoutez bien votre propre réponse. Pas le rêve. L’excuse qui arrive juste après. C’est votre B. Et avant de la croire une fois de plus, posez-lui les questions qu’elle n’a jamais eu à affronter.
PS : pour ceux que ça intéresse, j’ai écrit une chronique sur Harvard Business Review France sur le rôle des croyances limitantes en négociation (pour les abonnés au site).
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Pour aller plus loin sur la négociation et les rapports de force en entreprise : L’Envers du Deal.



