Qui n’a pas d’histoires à raconter sur son éducation ? Son passage à l’école ? Au collège ? Au lycée ?
Comme le dit Sir Ken Robinson dans son TED, personne n’est indifférent à ces années si particulières.
Ces années, qui marquent et qui influencent. Pour le meilleur mais aussi pour le pire.
Aujourd’hui, je n’ai pas envie de parler de ces, trop rares, profs qui nous ont fait voir quelque chose que nous-mêmes ne voyions pas, qui nous ont fait aimer une matière, qui nous ont fait prendre conscience, par leur comportement subtil et bienveillant, que nous pourrions faire quelque chose d’intéressant de notre vie.
Non, aujourd’hui je voudrais parler des autres.
Ceux qui nous ont limités, ceux qui nous ont fait croire que nous ne valions pas grand-chose, ceux qui ont instillé dans notre esprit la croyance que nous ne valions rien, ou presque.
Ceux qui, par leur comportement, conscient ou pas, nous ont fragilisés, ont induit des doutes chez nous et limité notre potentiel.
Je voudrais parler de ces « Détraqueurs » de la confiance, pour prendre une référence à Harry Potter.
Après tout, on aime bien raconter ces histoires merveilleuses d’un prof qui aurait changé notre vie pour le meilleur.
Mais on ne parle que trop rarement des autres.
Comme s’il était interdit de s’attaquer à leur incompétence. Comme si, parce qu’on rejoint l’Éducation nationale, on devenait pur et parfait, comme disent les spécialistes de la microéconomie. Comme si personne dans cette catégorie professionnelle n’était « mauvais ».
Alors, il existe des bons médecins, et des mauvais médecins.
Des bons avocats et des mauvais.
Des bons plombiers et des mauvais.
De bons cuisiniers et des mauvais.
Mais dans l’Éducation nationale, touche pas à mon prof, ils sont tous bons.
Eh bien, scoop matinal. Même pas vrai.
Que le lecteur se rassure (je sais, le lecteur s’en fiche), je ne parle ni de moi ni de mon histoire personnelle. Je ne traîne aucune cicatrice liée à l’incompétence d’un représentant de l’Éducation nationale.
Ce n’est pas le cas de tout le monde. Je suis certain que vous connaissez, dans votre entourage familial, amical ou professionnel, quelqu’un qui a souffert de cette incompétence destructrice et irresponsable.
Eux, en tout cas, s’en souviennent encore.
Quand Jean Dujardin raconte
Quand Jean Dujardin raconte son année de CM1, il ne parle pas d’un mauvais souvenir, il parle d’un traumatisme.
Pendant une année entière, il devient la tête de Turc de son institutrice.
Une année, c’est long à cet âge. Chaque matin la même porte de classe à franchir, la même voix qui vous cible, la même peur qui vous saisit. Il le dit simplement au quotidien Le Monde : elle a cassé sa confiance. Et il a terriblement douté de lui. Bien entendu, ce doute ne s’est pas arrêté à la fin du CM1. Il l’a accompagné les années qui ont suivi.
Cette institutrice l’a rendu, c’est le mot qu’il utilise, « intranquille ». Une influence dont on se passerait bien.
À partir de là, quelque chose s’installe définitivement en lui. Pour le reste de sa scolarité, il se voit comme l’élève qui ne comprend rien, l’idiot de la classe, celui qui est toujours à la traîne. Le nul, quoi. L’étiquette est collée.
Alors il se fait tout petit. Il se recroqueville. Il se cache.
L’enfant va si mal que ses parents finissent par l’emmener chez un psychologue.
Pour tenir, il se réfugie là où personne ne peut l’atteindre : le dessin, le théâtre, le cinéma. Un peu comme le cancre de Prévert, qui s’évade dans son imaginaire. Il caricature ses camarades et observe cette petite société qu’est la classe, avec ses lâches, ses fayots et ses courageux. Sans le savoir, il prépare déjà ses futurs rôles.
On dira qu’il s’en est sorti, et c’est vrai. Quel parcours ! Quel talent !! Sans même parler de son Oscar… !
Mais la blessure, elle, ne s’est pas refermée. Devenu acteur, il n’a quasiment jamais passé de casting, parce qu’un casting, c’est comme l’école. La peur de la mauvaise note était toujours là, intacte, des années plus tard.
Et en 2023, quand Le Parisien l’interroge, c’est encore l’enfant de CM1 qui répond : « Voir quelqu’un se faire humilier, ça me rend fou de rage. »
Oui, l’école influence les enfants que nous sommes et les adultes que nous deviendrons. Et pas toujours pour le meilleur.
Les anonymes
Jean Dujardin a eu un Oscar, il est connu et reconnu, et il a ses entrées dans les média pour parler de sa blessure.
Mais la plupart des gens n’ont ni l’un ni l’autre. Leurs histoires ne font pas la une. Elles restent invisibles et silencieuses. Ou elles se racontent à voix basse, au détour d’une conversation, dans un murmure, parfois même dans la honte, souvent des décennies plus tard, et toujours avec la même précision. Cette précision du traumatisme qui n’a jamais disparu. Comme si c’était hier.
J’ai un ami, appelons le Fred, qui a été traumatisé par une prof d’anglais au collège. Quand je dis traumatisé, je pèse mes mots. Lorsque j’ai connu Fred, nous étions tous les deux étudiants. Fred était un type confiant, sympa, sûr de lui (du moins en apparence) et bourré d’humour (enfin, pas autant que moi quand même, faut pas exagérer).
Mais il y avait un domaine dans lequel Fred perdait toute sa contenance : l’anglais. Aller en cours d’anglais était pour lui aussi agréable que d’aller chez le dentiste se faire arracher une dent sans anesthésie. Il devenait nerveux, son non-verbal changeait du tout au tout, des plaques rouges apparaissaient même sur son visage et sur son cou.
Fred, comme de nombreux autres élèves, avait eu une prof d’anglais qui lui avait ôté la moindre trace de confiance en sa capacité à parler cette langue. Il se définissait lui-même comme le type qui « est et sera toujours nul en anglais ». Intrinsèquement. Une croyance ancrée si profondément qu’il ne voyait même pas l’intérêt d’essayer de la contourner. L’école lui avait appris qu’il serait, à jamais, nul dans cette matière pourtant si importante.
Il lui aura fallu attendre d’avoir 40 ans, dans l’entreprise française qui l’employait, pour réaliser qu’il n’était pas ridicule quand il devait prendre la parole dans la langue de Shakespeare (parce qu’il n’avait pas le choix).
Non, ses collègues ne se moquaient pas de lui. Ni de ses erreurs, ni de son accent. Il avait beau chercher la moindre trace de sourire moqueur sur le visage de ses interlocuteurs, il ne trouvait rien. Pire encore : tout le monde avait l’air de comprendre ce qu’il racontait !
Ironie de l’histoire ? Son entreprise l’a envoyé aux États-Unis pour quelques années…
Ces histoires, vous les connaissez.
Ce prof de maths qui passe son temps à hurler sur ses élèves de seconde et à les insulter, en leur disant qu’ils sont nuls et que « s’ils ne sont pas foutus de comprendre xyz, ils feraient mieux de retourner en 3e, voire en 4e ». Prof de maths qui, soit dit en passant, ne prend même pas la peine de leur expliquer ce qu’ils ne comprennent pas. Parce que ces élèves sont « tellement nuls que ça ne servirait à rien de toute façon ! ». Et les élèves eux-mêmes renoncent d’ailleurs à essayer de comprendre, parce que la croyance qu’ils sont nuls en maths s’est installée insidieusement dans leur esprit, comme on s’installe dans un squat où l’on n’avait pas été invité.
Ce prof d’histoire qui assène à ses élèves de 4e une vérité venue d’on ne sait où : « s’ils ne savent pas encore ce qu’ils veulent faire plus tard, ils ne feront strictement rien de leur vie ». Et l’élève de 4e de rentrer chez lui le soir en disant à ses parents que « de toute façon, il ne réussira jamais rien dans la vie, c’est même le prof d’histoire qui l’a dit ». Alors à quoi bon essayer ?
Ces histoires, vous les connaissez, et je suis certain que vous pourriez en raconter des dizaines.
L’école influence. Et pas toujours pour le meilleur.
Les élèves neurodivergents
Et puis il y a les élèves neurodivergents. Je sais, c’est un cas particulier, mais je ne peux pas ne pas en parler.
Dyslexiques, dysgraphiques, dyspraxiques, TDAH, TSA… Ces enfants arrivent à l’école avec une fragilité qui leur est propre : leur cerveau ne fonctionne pas exactement comme celui pour lequel l’école a été conçue. Leur confiance est mise à l’épreuve chaque jour, simplement parce qu’on leur demande de rentrer dans une case qui n’est pas faite pour eux.
En Angleterre, une association en a fait son combat. Elle s’appelle Made By Dyslexia. Elle a été fondée en 2017 par Kate Griggs, elle-même dyslexique, avec le soutien de Richard Branson, son ambassadeur le plus célèbre. Son ambition ? faire voir la dyslexie comme une autre façon de penser, et non comme un handicap. Pour porter ce message, elle donne la parole à des dyslexiques connus qui ont réussi. Des entrepreneurs, des artistes, des scientifiques, un ministre britannique (Peter Kyle, alors en charge du Commerce), et même une princesse : Beatrice d’York, diagnostiquée dyslexique à sept ans et ambassadrice de l’association.
Des gens qui n’ont plus rien à prouver à personne. Et c’est précisément ce qui frappe quand on les écoute. Kate Griggs le remarque elle-même : beaucoup d’adultes dyslexiques sont submergés par l’émotion quand ils repensent à l’enfant qu’ils ont été, parce que leurs premières années d’école ont été vécues sous le signe de l’échec et de la stigmatisation. Elle en sait quelque chose. Personne n’avait repéré sa dyslexie, et elle s’est sentie stupide, profondément, jusqu’à ce qu’on l’envoie, à neuf ans, dans une école qui savait de quoi il retournait.
Prenez Richard Branson. Milliardaire, entrepreneur multirécidiviste, fondateur d’un empire de centaines d’entreprises sous la marque Virgin. À l’école pourtant, il se considérait comme un raté. Sa dyslexie n’a été diagnostiquée qu’après ses vingt ans, bien longtemps après qu’il a quitté l’école, à 15 ans, pour lancer son premier magazine. Et pourtant, quand on l’écoute aujourd’hui évoquer ces années, l’émotion est toujours présente.
Ou prenez Erin Brockovich ! La vraie, celle que Julia Roberts a incarnée à l’écran. La mère célibataire, simple employée dans un cabinet d’avocats, qui a fait plier le géant de l’énergie PG&E et arraché 333 millions de dollars pour plus de six cents habitants de Hinkley, empoisonnés par l’eau qu’ils buvaient. La plus grande action collective directe de l’histoire américaine. Un caractère trempé dans l’acier, une détermination que rien n’entame.
Cela étant, quand elle parle de l’école, ce n’est plus la même femme. Elle se souvient du sentiment d’être démoralisée, et de cette étiquette qu’on lui colle : « Tu es “la débile”. » Au lycée, les conseillers d’orientation lui prédisent qu’elle n’arrivera à rien. Alors elle fait ce que font beaucoup d’enfants dans cette situation : elle se construit un personnage, une identité, elle endosse le rôle du pitre de service, pour survivre. Pour donner du sens à ses difficultés.
Quand on l’écoute en parler aujourd’hui, l’émotion zigzague entre la tristesse, la honte et la colère. Elle a beau avoir gagné l’une des plus grandes batailles judiciaires environnementales de l’histoire américaine, l’école reste une blessure ouverte.
Mais attendez une minute…
On parle ici de gens qui ont réussi, et de façon éclatante. Brockovich est aujourd’hui ambassadrice mondiale de Made By Dyslexia. Elle continue de se battre pour l’accès à une eau saine, et publie sur Substack The Brockovich Report, une newsletter suivie par plus de 40 000 abonnés.
Mais quid des autres ?
Quid de ce petit garçon qui a un trouble sévère de l’attention avec hyperactivité, qui déploie des efforts aussi titanesques qu’épuisants pour suivre (et qui y parvient tant bien que mal), et qui découvre sur son bulletin trimestriel que 80 % des commentaires de ses profs lui demandent de se concentrer davantage, au lieu de l’encourager et de le féliciter pour ce qu’il a déjà accompli ? Se concentrer davantage.. lui qui par définition n’y parvient pas..
Quid de cet élève de primaire qui a des problèmes de motricité fine, et à qui l’on reproche jour après jour de ne pas tracer de traits droits, de mal découper ses feuilles, de coller « de travers » ?
Quid de cette collégienne hyperactive à qui l’on reproche de ne pas tenir en place sur sa chaise après deux heures de cours sans interruption ?
Reproche après reproche, remarque déplacée après remarque déplacée, l’Éducation nationale, en ne faisant rien pour adresser ce problème de manière tangible, détruit méthodiquement la confiance qui aurait pu se construire chez ces futurs adultes.
Ce qu’en pensent deux Britanniques
Il faut parfois un regard étranger, extérieur, pour voir ce que l’habitude nous empêche de réaliser.
Même si nos amis anglais resteront à jamais des rivaux sur les 2 sujets historiques les plus importants au monde, à savoir le foot et le rugby, je suggère, qu’à titre très exceptionnel, nous écoutions leur rapport d’étonnement.
Peter Gumbel est un journaliste britannique. Ancien chef du bureau du Wall Street Journal à Los Angeles, il s’installe à Paris en 2002 avec sa famille, où il travaille ensuite pour le magazine Time. Sur le papier, l’école française, avec ses exigences académiques et sa rigueur lui paraît idéale. Mais en réalité, il découvre que les enfants ont peur de la mauvaise note, qu’on les reprend dès qu’ils se trompent, et qu’ils finissent par ne plus oser lever la main. Une école où l’on corrige beaucoup plus qu’on n’encourage.
En 2010, il en tire un livre au titre évocateur : On achève bien les écoliers, clin d’œil au film de Sydney Pollack. Il ne s’en tient pas à ses impressions de père : il les confronte aux enquêtes internationales, qui lui donnent raison. Et il rappelle que ceux qui paient le prix fort, ce sont les élèves les plus fragiles.
Le Nouvel Observateur en fait le livre choc de la rentrée et le buzz traverse la Manche: le Daily Telegraph titre :
« Sit Down and Shut Up: That’s the French Way »
« Assieds-toi et tais-toi : c’est la méthode française ».
Un chiffre résume tout. Les petits Français lisent plutôt correctement. Mais quand on leur demande d’évaluer leur propre niveau, ils se classent 42es sur 45 pays.
Les compétences sont là. La confiance, elle, s’est évaporée en cours de route.
Quatre ans plus tard, un autre Britannique enfonce le clou (décidément..je crois qu’ils ne nous aiment pas ces anglais...). Simon Kuper est chroniqueur au Financial Times. Il vit en France depuis des années, la connaît et la pratique de l’intérieur, et la regarde avec un mélange d’affection et de lucidité qui rend ses chroniques très justes.
En février 2014, il part d’un sondage Ifop publié le mois précédent : seuls 30 % des Français se disent optimistes pour l’avenir, le niveau le plus bas depuis dix-neuf ans. Moins que les Irakiens ou les Afghans, note-t-il au passage.
Il propose alors huit remèdes, avec un humour pince-sans-rire très britannique. Le cinquième d’entre eux : payer les profs pour qu’ils complimentent leurs élèves. Un euro par compliment.
C’est hilarant !! Mais derrière la boutade, le diagnostic est sérieux. Pour Kuper, tout commence dès le premier jour d’école : on y apprend le regard critique, sur soi comme sur les autres, avant même d’apprendre quoi que ce soit d’autre.
Sa thèse ? Des enfants encouragés régulièrement deviennent des adultes plus confiants. Et des adultes confiants voient le monde autrement.
Sa conclusion mérite qu’on s’y arrête :
Les Français pensent qu’ils sont moroses parce que tout va mal. Lui est convaincu du contraire : tout leur paraît aller mal parce qu’ils sont moroses.
Ce que l’école abîme chez un enfant, c’est tout un pays qui en hérite.
Fabriquer de la confiance
Avec l’arrivée de l’IA, l’école ne sera bientôt plus le principal lieu d’acquisition des savoirs. Un enfant de dix ans peut déjà poser n’importe quelle question à une machine et obtenir une réponse patiente, à son rythme, sans jamais se faire traiter d’idiot.
Et sans se faire engueuler pour avoir posé une question.
J’ai écrit ici même que l’école ne devrait pas se contenter d’apprendre aux enfants à résoudre des problèmes, mais à résoudre des désaccords et gérer des relations.
J’ajouterais aujourd’hui qu’elle devrait surtout leur apprendre à croire en eux.
Que la première mission d’un prof, avant même de transmettre un savoir, devrait être de fabriquer de la confiance. Oui, fabriquer de la confiance. Excuse my French.
Parce que le savoir, demain, sera disponible et accessible partout.
La confiance, elle, ne se télécharge pas.
Dans Harry Potter, il existe un antidote aux Détraqueurs. Il s’appelle le Patronus, et pour le faire apparaître, il faut puiser dans un souvenir heureux.
Combien d’élèves sortent de l’école sans en avoir un seul ?
Philippe Roy
Fondateur de Red Yucca
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