Fin septembre, Ségolène Royal explique dans Libération qu’élire Raphaël Glucksmann reviendrait à mettre « un stagiaire à la tête d’une entreprise ».
La phrase a fait rire. Elle mérite surtout qu’on rembobine l’histoire de Ségolène Royale.
2007 : candidate du Parti socialiste à la présidentielle.
2017 : elle accepte d’Emmanuel Macron un poste d’ambassadrice des pôles.
2020 : elle en est démise, pour avoir trop critiqué le gouvernement qui l’avait nommée.
2022 : à l’élection présidentielle, elle soutient Jean-Luc Mélenchon et conseille à la candidate de son propre parti, Anne Hidalgo, de se retirer. Au soir du premier tour, Mélenchon échoue de peu à se qualifier. Elle s’en prend à Jadot, Roussel et Hidalgo, qui ne se sont pas retirés pour lui : « Honte à eux, à leur égo. “Des nains”, aurait dit François Mitterrand. »
2026 : candidate à la primaire socialiste, elle accuse Glucksmann de « hold-up » sur le Parti socialiste.
11 octobre 2026 : 7,62 %. Son score à la primaire socialiste.
Chacune de ces décisions avait peut-être ses raisons. Mais mises bout à bout, elles posent à l’électeur une question très simple :
Laquelle de ces Ségolène Royal faut-il croire ?
Le sujet n’est pas Ségolène Royal. Ni la gauche, ni la droite. Elle n’est ni la seule, ni la pire.
Le sujet, c’est ce qui arrive à quelqu’un qui envoie des messages contradictoires. Quand la réputation d’un politique se brouille, on ne sait plus à quoi s’attendre, alors on ne le croit plus. Et quand on ne vous croit plus, vous pouvez parler autant que vous voulez, vous ne convainquez plus personne. Vous avez abîmé, voire perdu votre influence.
Depuis septembre, je tiens un petit dictionnaire irrévérencieux de la présidentielle. Il est injuste, c’est voulu. Mais en le relisant, je me suis aperçu qu’il racontait souvent la même histoire, à droite comme à gauche :
Bertrand (Xavier), n. pr. — Candidat issu des Républicains, parti avec lequel il est régulièrement en désaccord. Raison pour laquelle il a fini par le quitter, sans jamais vraiment s’en éloigner.
Retailleau (Bruno), n. pr. — Ministre de l’Intérieur d’un gouvernement Macron qu’il passe le plus clair de son temps à critiquer.
Rétropédalage, n.m. — L’art de démontrer, très rationnellement, que quand vous avez dit blanc, vous vouliez en fait dire noir.
Alors j’en ai tiré un petit manuel. Cinq étapes pour ne plus jamais être cru. En politique, et partout ailleurs.
Étape 1 : promettez, puis faites l’inverse
En 2010, les libéraux-démocrates britanniques de Nick Clegg font campagne sur une promesse simple : ne pas augmenter les frais d’inscription à l’université. Quelques mois plus tard, entrés au gouvernement avec les conservateurs, une bonne partie de leurs députés votent leur quasi-triplement.
Clegg finit par s’excuser publiquement. Peine perdue. Dans le sondage qui suit, seuls 16 % des Britanniques lui font encore confiance, contre 34 % deux ans plus tôt. Et deux sur trois pensent que ses excuses relèvent du calcul politique…
Aux élections de 2015, son parti passe de 57 députés à 8. C’est ce qu’on appelle une chute incontestable..
La réputation n’aime pas la contradiction.
Étape 2 : menacez, sans jamais passer à l’acte
J’en ai déjà parlé dans L’Envers du Deal. Pendant les négociations du Brexit, Boris Johnson menaçait sans cesse de quitter l’Union européenne sans accord. Michel Barnier, le négociateur européen, l’a raconté plus tard : il croyait Theresa May quand elle brandissait cette menace, il ne croyait pas Johnson. Car Johnson avait lui-même lâché qu’il voulait un accord parce qu’il en avait besoin.
Une menace contredite par son propre auteur ne fait peur à personne. Et celui qui la profère non plus.
Ligne rouge, n.f. — Frontière moralement infranchissable, mais électoralement friable.
La réputation n’aime pas la contradiction.
Étape 3 : affichez des valeurs que vous ne pratiquez pas
Certaines entreprises connaissent bien cette étape. Des chercheurs américains ont comparé ce que les grandes sociétés cotées écrivent sur la diversité dans leurs rapports avec la composition réelle de leurs effectifs. Celles qui en parlent bien plus que leur réalité ne le justifie obtiennent, dans un premier temps, de meilleures notes RSE et attirent davantage d’investisseurs sensibles à ces critères. Mais bon, l’expression importante ici est “dans un premier temps”..
La suite est moins glorieuse. Ces mêmes entreprises sont plus souvent condamnées pour discrimination. Et les salariés issus de la diversité les quittent plus vite d’ailleurs.
Imaginez le rapport annuel d’une boite cotée :
Page 3 : « La diversité est au cœur de nos préoccupations et de nos valeurs. »
Page 4 : la photo du comité de direction. Douze hommes en costume sombre.
La réputation n’aime pas la contradiction.
Étape 4 : entraînez tous les autres dans votre chute
Septembre 2015 : on découvre que Volkswagen truquait les tests de pollution de certains moteurs diesel (..il n’y a aucune limite…)... La suite est moins connue.
Aux États-Unis, des particuliers revendent leurs voitures d’occasion aux enchères sur eBay. Après le scandale, les acheteurs ont proposé 14 % de moins pour des Volkswagen diesel qui n’étaient pas concernées par la fraude, et 9 % de moins pour des Volkswagen essence. Ces voitures-là étaient irréprochables. Mais la marque ne l’était plus, et les acheteurs ont baissé leur prix. Il y a eu une sorte d’effet contagion.
Plus étonnant encore : BMW, Mercedes et Smart, qui n’avaient rien fraudé, ont vu leurs ventes américaines chuter de 34,6 %. Les chercheurs l’expliquent par une réputation partagée (comme un virus de la grippe qu’on se refile les uns les autres), celle de « l’ingénierie allemande ».
Un seul tricheur a suffi à abîmer la réputation de tout le monde.
En politique, cette réputation partagée porte un nom : la classe politique.
Chaque élu qui dit blanc puis noir ne nuit pas seulement à lui-même.
Il nourrit le « tous pareils, tous pourris ». Chaque année, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, le Cevipof, mesure la confiance des Français envers la politique. Dans sa dernière édition, 74 % d’entre eux disent ne pas lui faire confiance. Et dans la précédente, autant jugeaient leurs responsables politiques corrompus.
La réputation n’aime pas la contradiction.
Étape 5 : récoltez l’abstention, ou pire
Si Volkswagen vous déçoit, vous achetez une Toyota. Mais si tous les candidats vous semblent « pareils », il ne reste que deux options : ne plus voter du tout, ou voter pour celui qui promet de tout renverser.
Le même baromètre le montre : 65 % des Français préfèrent désormais se détourner de la politique pour se concentrer sur leur vie personnelle, la pèche à la ligne ou la chasse aux papillons (les 2 derniers exemple sont faux au cas où..). Et l’attrait pour un pouvoir plus autoritaire progresse.
Abstention, n.f. — Seule candidature qui pourrait largement gagner si elle se présentait.
La réputation n’aime pas la contradiction.
Deux remèdes
Le premier est simple : tenir sa ligne. Barnier ne croyait pas Johnson, mais il croyait Theresa May. Elle ne disait pas une chose le lundi et son contraire le jeudi. Sa menace pesait parce qu’elle était cohérente.
Le second sert quand on change d’avis (ce qui arrive parfois en politique, non ..?) : le dire. Des chercheurs de Yale ont présenté à des centaines de participants trois personnages :
le premier condamne le gaspillage d’énergie, et gaspille en cachette ;
le deuxième ment directement sur sa propre conduite ;
le troisième dit : « Je pense que gaspiller l’énergie est une faute, mais il m’arrive de le faire. »
Le premier est jugé plus sévèrement que le menteur. En condamnant les autres, il se fait passer pour vertueux, et on se sent dupé.
Le troisième, lui, n’est pas mal jugé. Pourtant, il fait la même chose que le premier.
Pourquoi ? Parce que ce troisième-là, c’est nous.
Nous savons tous que nous ne sommes pas parfaitement cohérents. Celui qui l’avoue nous ressemble. Celui qui le cache se croit au-dessus de nous.
Encore faut-il le dire au bon moment. Clegg aussi a fini par s’excuser, mais deux ans plus tard, une fois pris la main dans le sac. Personne ne l’a cru. Assumer un changement de position ou d’avis, c’est plus crédible quand on le fait spontannément, pas quand on est démasqué.
Clarification, n.f. — Art de dire le contraire de ce qu’on vient de dire, en prétendant simplement apporter une précision.
Un changement d’avis assumé laisse, certes, une trace. Mais un changement d’avis caché laisse une cicatrice.
La réputation n’aime pas la contradiction. Elle pardonne parfois la franchise.
Philippe Roy
Fondateur de Red Yucca
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Pour aller plus loin sur la négociation et les rapports de force en entreprise : L’Envers du Deal.



