Pourquoi je n’arrive pas à négocier avec mon ado
Pourquoi vos négociations avec votre adolescent tournent toujours au conflit, et ce qui se cache derrière chaque "non"
“OK, c’est bon, tu peux y aller mais tu rentres à minuit au plus tard.” Vous êtes plutôt fier de vous : vous avez accepté que votre ado rentre tard de cette soirée d’anniversaire et fait l’effort de ne pas dramatiser (parce qu’à votre âge on ne rentrait pas aussi tard et bla bla bla.).
Et là, la réponse tombe, comme un couperet ou une déclaration de guerre : “Minuit ?? Mais Léa elle peut rester jusqu’à 1h ! Ses parents sont d’accord !! TOUT LE MONDE va rentrer à 1h, tu te rends compte que je vais avoir l’air ridicule ?”
Vous qui pensiez avoir accordé une concession de taille, vous vous retrouvez accusé d’être un geôlier. Le ton monte. La porte de la chambre claque. Vous restez seul dans le couloir avec le sentiment très net d’avoir perdu une négociation dont vous ne saviez même pas qu’elle avait commencé.
Cette chronique ne prétend pas comprendre les ados.
Eux-mêmes ont probablement des difficultés à se comprendre. Mais il y a deux ou trois choses qui aident à comprendre pourquoi ce genre d’échange dérape systématiquement, et surtout, ce qui se joue vraiment de votre côté à vous, qu’on oublie complètement de regarder.
Ce qui change dans la tête d’un ado (et pourquoi ce n’est la faute de personne)
Nicole Prieur, philosophe et thérapeute familiale, a consacré une grande partie de sa carrière à cette zone de friction, jusqu’à en tirer le titre d’un de ses livres, “Adultes-adolescents, des rendez-vous manqués”. Le titre dit déjà l’essentiel : ce n’est pas un conflit d’autorité, c’est un désajustement. Deux personnes qui se parlent sans être sur la même fréquence, au même moment.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Le psychologue américain Laurence Steinberg apporte la pièce biologique du puzzle. Son “dual systems model” montre que le cerveau adolescent avance en deux temps qui ne sont pas synchronisés :
le système socio-émotionnel (celui qui réagit à la récompense, à l’excitation, au regard des autres) mûrit vite, tôt, brutalement, même si on exclut l’effet amplificateur des réseaux sociaux, alors que le système de contrôle cognitif (celui qui freine, planifie, pèse le risque, logé dans le cortex préfrontal) continue de se développer lentement, jusqu’au milieu de la vingtaine.
Concrètement : votre ado a déjà le moteur d’un adulte et les freins d’un enfant de onze ans.
Voilà pourquoi minuit contre 1h du matin, qui vous paraît être un détail négociable entre gens raisonnables, se transforme chez lui en question existentielle où sa place dans le groupe est littéralement en jeu.
Mais il y a une deuxième personne en jeu
Voici ce qu’on oublie systématiquement de regarder : vous. Ce n’est pas seulement le cerveau de votre ado qui rend cette négociation difficile. C’est aussi ce qui se passe dans le vôtre.
Reprenons la scène. Minuit contre 1h du matin. Sur le papier, c’est un écart d’une heure. En négociation, ce genre de blocage porte un nom : on se bat sur une position (ce qui est affiché), en ayant complètement oublié de nommer l’intérêt (la vraie motivation sous-jacente) qui se cache derrière. C’est la distinction que Fisher et Ury ont posée il y a quarante ans dans leur livre légendaire sur la négociation “Getting to Yes”, et qui reste, encore aujourd’hui, la meilleure grille de lecture qui existe pour ce genre d’impasse : la position, c’est le chiffre qu’on défend (”minuit”). L’intérêt (interest), c’est le besoin réel qui motive ce chiffre, et qu’on ne dit jamais à voix haute.
Votre motivation sous-jacente réelle, dans cette scène, ce n’est pas “minuit” en soi. Vous vous en fichez, du chiffre. Votre intérêt réel, c’est la peur. Peur qu’il revienne ayant bu de l’alcool. Peur qu’il se fasse raccompagner par un copain de dix-sept ans qui vient d’avoir son permis, un vendredi soir, à 1h du matin. Peur de l’inconnu, celui qui organise la fête, celui qui conduit.
Sauf que vous ne dites jamais ça.
Vous dites “minuit.” Un chiffre sec, sans justification, qui atterrit chez votre ado comme un ordre arbitraire, alors que dans votre tête, ce chiffre est chargé d’une angoisse entière qu’il ne voit pas.
Et lui, en face, répond à un chiffre par un autre chiffre. “1h.” Deux positions qui se cognent, et l’intérêt de personne n’est jamais posé sur la table.
Ce que ça change, concrètement
La négociation ne devient possible que lorsque l’intérêt sort de sa cachette.
Pas “minuit, discussion close”, mais “je veux que tu me dises comment tu rentres, avec qui, et je veux un message à 23h pour savoir que tout va bien.” Ce n’est plus un chiffre contre un chiffre. C’est une peur nommée, à laquelle on peut répondre par des garanties concrètes, plutôt qu’une heure arbitraire, à laquelle on ne peut répondre que par de la colère ou de l’indignation.
Ça ne réglera pas tout ! Le cortex préfrontal de votre ado continuera son « chantier » pendant encore quelques années, et vous continuerez d’avoir peur (et de vous faire engueuler), probablement jusqu’à la fin de vos jours. Mais au moins, vous négocierez sur le bon sujet. Votre discussion ne sera pas qu’une partie de ping pong verbale et rigide.
En outre, le fait de vous ouvrir à votre ado, le fait de verbaliser une certaine forme de sincérité, sera certainement l’argument le plus efficace qui soit. Et ce genre d’échanges, si difficiles à avoir, est un moyen très efficace de produire de la confiance mutuelle.
Evidemment, cette approche ne vous dispense pas de dire non à la sortie (discussions animées en vue), ou non à l’heure de rentrée trop tardive, si vous estimez qu’il est trop jeune pour rentrer à une heure du mat. Mais même dans ce cas précis, prendre le temps d’expliquer le pourquoi de votre décision le rendra plus compréhensif (peut-être qu’il ne le montrera pas, mais au fond de lui, il se dira certainement que ce n’est pas totalement injuste).
Je suis toujours frappé de voir qu’il existe beaucoup de similitude entre un échange parents / ado et une négociation. Rappelons qu’une négociation n’appartient pas seulement au monde des affaires ou diplomatique. Une négociation est un process qui consiste à essayer de résoudre un désaccord entre 2 (ou plusieurs) parties. Entre 2 positions affichées. Il existe aussi des différences et la nature de la relation parents / enfants fait que cette négociation est très particulière, et très délicate.
Mais n’oubliez jamais que dernière une affirmation, une déclaration, un comportement, se cachent toujours des motivations sous-jacentes et réelles. Chez les autres, comme chez vous.
Sous Influence vous aide à améliorer vos relations — professionnelles, personnelles, familiales — en décortiquant les comportements et les mécanismes d’influence à l’œuvre dans nos échanges : ceux qu’on subit, ceux qu’on se fabrique, ceux qu’on devrait parfois exercer.
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Pour aller plus loin sur la négociation et les rapports de force en entreprise : L’Envers du Deal.



