Eh bien oui. J’ai rencontré George Clooney.
Tant pis pour le suspense.
Et non seulement je l’ai rencontré, mais j’ai passé presque trois heures avec lui dans une chambre d’hôtel à Paris (en tout bien tout honneur).
Nous sommes en juin 2025 et je reçois un message intrigant sur LinkedIn, envoyé par une personne que je ne connais pas mais qui travaille pour une agence de communication réputée. Une agence que je connais de nom (vous la connaissez également), mais dans laquelle je n’ai aucune relation, aucun réseau, aucune connaissance.
Voici ce que dit le message, en gros :
« Cher Philippe,
Je dirige le département stratégies d’influence de l’agence XXX. Je sais que vous avez une activité de conseil en négociation et en stratégies d’influence, et je suis une lectrice assidue de votre newsletter L’Envers du Deal. L’une de vos chroniques a particulièrement attiré mon attention et m’a laissé penser qu’il pourrait y avoir une opportunité de collaboration ponctuelle, dans le cadre d’une mission que nous menons pour un client de l’agence.
Seriez-vous disposé à en discuter avec moi ?
Cordialement,
XX »
Agence de communication connue, stratégies d’influence, négociation… tous ces mots appartenaient à mon périmètre et au champ lexical de mon activité. Cette demande n’était donc pas déconnectée de la réalité.
Mais le message pouvait tout aussi bien être un faux, une usurpation d’identité (il m’est déjà arrivé d’en recevoir sur LinkedIn). Parce que s’il m’arrive de travailler avec des cabinets de conseil en stratégie, je n’ai en revanche jamais collaboré avec une agence de comm. J’étais donc à deux doigts d’effacer son message et de ne pas répondre.
Mais la curiosité l’a emporté sur le doute. Je lui ai dit que j’étais d’accord pour en parler. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, elle et moi, en visio. Souriante, agréable, énergique et speed, comme beaucoup de gens qui travaillent dans la comm (je sais, c’est cliché, mais ce n’est pas complètement faux, non ?).
C’est comme ça que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une usurpation d’identité. Elle m’appelait bel et bien de son bureau. C’était bien elle.
Et c’est comme ça que j’ai accepté de la rencontrer. Elle, et l’autre personne qui assistait à cette visio et qu’elle avait présentée comme sa collaboratrice.
Pourquoi moi ? En gros, ils avaient un client américain sur le point de lancer une activité qui, ils en étaient convaincus, allait susciter critiques et « attaques » diverses sur son marché. Elle avait lu dans ma newsletter que j’avais développé une offre de négociation « crash test », ou « stress test ». C’est-à-dire que je joue la Red Team :
Les équipes qui vont négocier me briefent, et moi je joue la partie adverse. Je joue les « méchants », j’essaie de faire émerger les faiblesses de leur position, de leurs arguments, etc. Les cabinets d’avocats américains font parfois ça (des procès fantômes), les politiques et les CEO l’utilisent beaucoup en media training, mais c’est un peu moins développé en négociation.
Selon elle, j’avais, d’après ce qu’elle avait lu, l’esprit suffisamment tordu pour leur être utile (je ne sais toujours pas si je dois le prendre comme un compliment). Bon, je vous passe les détails et j’abrège.
Nous nous retrouvons tous les trois le surlendemain dans le lobby d’un grand hôtel parisien du 8e arrondissement. Je reste très intrigué (je n’ai toujours pas le nom de la personne que nous allons rencontrer), mais la nature de leur demande correspond à mon activité.
Alors que nous nous dirigeons vers l’ascenseur, il me semble percevoir une certaine tension, une espèce de rigidité. Personne ne parle. Je sens comme une gêne (ou peut-être est-ce moi qui le pense a posteriori ?).
Nous sortons de l’ascenseur et nous engageons dans le couloir du deuxième étage. Nous nous arrêtons devant la porte d’une chambre, et je découvre, surpris, qu’un type avec une oreillette se tient devant. Un type de la sécurité. Je ne peux pas dire que je sois totalement étonné, après tout les CEO des grosses boîtes sont tous accompagnés d’un garde du corps, mais je réalise alors que l’inconnu que je m’apprête à rencontrer n’est pas n’importe qui.
Mes deux accompagnatrices montrent patte blanche, et Monsieur Muscles frappe trois coups, annonce notre présence dans le micro qui doit être caché quelque part sous sa veste, puis nous ouvre la porte.
Alors que nous pénétrons dans la suite (ce n’est pas une simple chambre, c’est une suite immense), mon cerveau se fige. Totalement.
C’est là que j’aperçois celui que je reconnais comme étant George Clooney. Ce n’est pas de la peur, c’est juste que je suis complètement perdu. Je ne comprends pas. Je n’y comprends rien. Mais alors rien du tout !
Alors qu’il s’avance vers moi, un sourire aussi accueillant que chaleureux sur le visage, la directrice de l’agence pose sa main sur mon avant-bras et me dit : « Je sais que vous êtes surpris, mais il y a une bonne raison et nous allons vous expliquer. »
C’est alors qu’une multitude de questions jaillissent de mon cerveau de manière chaotique, comme le bouquet final d’un feu d’artifice un soir de 14 juillet. Je crois qu’on peut toutes les résumer par : « What the fuck is this? »
George Clooney ? Vraiment ? Le mec d’Urgences ! D’Ocean’s Eleven ! O’Brother ! Gravity, Une nuit en enfer ! Les Marches du pouvoir ! Et quoi d’autre, d’ailleurs ? Je sais qu’il a bien plus de films que ça à son actif, mais le seul truc qui me vient en tête, et que j’essaie de chasser comme on chasse un moustique trop envahissant, c’est le « What else? » de Nespresso…
C’est quoi cette histoire ?
Qu’est-ce qu’il veut ?
Pourquoi la femme de l’agence m’a-t-elle menti ?
Qu’est-ce que je fous ici, bordel… !!! (excuse my French)
Et c’est alors qu’on m’explique. On commence par s’excuser pour cette petite mise en scène : « Mais vous comprenez, Monsieur Roy, George est une célébrité mondiale, nous ne pouvions pas prendre le risque que l’information de sa présence ici fuite. Vous comprenez, n’est-ce pas ? » Oui, je comprends.
Alors on vous a un peu menti. Mais pas pour vous tromper. Juste pour la bonne cause.
Bon, OK… mais qu’est-ce que moi, je fais ici ?
Je tente une blague pour donner l’illusion que je reprends un peu le contrôle :
« Laissez-moi deviner. Vous tournez un nouveau film, vous n’avez trouvé aucun acteur à la hauteur de l’enjeu, et c’est là que vous avez naturellement pensé à moi. » Tout le monde éclate de rire (ce qui est, au final, un peu vexant… mais bon).
Et il prend la parole. Et il m’explique. Tout. Une attachée de presse lui a parlé de certaines éditions de ma newsletter, où je parle souvent de négociation et d’influence dans un contexte de rapport de force. J’ai notamment écrit une édition sur l’assassinat de Brian Thompson, le CEO de l’assureur santé UnitedHealthcare, abattu en pleine rue à Manhattan en décembre 2024. Ce crime, que personne n’a cautionné, a pourtant soulevé une vague d’indignation contre les pratiques de certaines compagnies d’assurance santé, accusées de tout faire pour éviter de financer les soins de leurs assurés. Selon un principe résumé en trois mots : Delay, Deny, Defend. Traduction : retarder le paiement, refuser la prise en charge, et défendre ce refus devant les tribunaux, en pariant que l’assuré, épuisé, finira par lâcher. C’est d’ailleurs le titre d’un livre écrit par Jay Feinman, professeur de droit à Rutgers.
Et sur les douilles retrouvées sur la scène du crime, on a lu trois mots gravés : deny, defend, depose.
Eh bien figurez-vous, chers lecteurs, que George Clooney prépare un film sur cette histoire. Et notamment sur l’obstination de certaines compagnies d’assurance à tout faire pour ne pas avoir à prendre en charge certains traitements médicaux.
Bref, il dénonce. Ce qui est assez conforme à ses engagements, d’ailleurs : le Darfour, pour lequel il s’est mobilisé dès le milieu des années 2000, ou la Clooney Foundation for Justice, qu’il a créée avec Amal Clooney.
Et George (je l’appelle George maintenant, ok… ?) trouve que j’ai réussi à bien expliciter cette forme d’influence asymétrique dans mes newsletters. Le principe Delay, Deny, Defend est connu. Mais apparemment, j’ai réussi à mettre cette mécanique en musique de manière claire et intelligible.
Et il veut en parler avec moi. S’assurer qu’il a bien compris ma façon d’aborder le sujet. Et confronter quelques partis pris cinématographiques (une ou deux histoires du scénario, la psychologie de quelques personnages) à ce contexte très particulier.
Je suis encore sonné et, pour dire la vérité, j’ai beaucoup de mal à réaliser ce qui est en train d’arriver. Mais je me lance dans la conversation. Nous échangeons. Je lui pose des questions. Beaucoup de questions. Je lui dis ce que je pense, je lui fais part de certaines divergences, et je passe un moment inoubliable.
Je peux aujourd’hui révéler cette histoire, car l’accord de confidentialité qui me liait à lui (oui, ils m’en ont évidemment fait signer un) expirait au moment où il ferait l’annonce officielle de son projet. Les studios et les boîtes de production veulent avoir un contrôle total sur ce qui est communiqué, quand et comment.
C’est chose faite : il vient d’annoncer qu’il se lance dans la réalisation de ce qui promet d’être un film sulfureux.
En sortant de cette chambre d’hôtel, je me suis dit que ce que je venais de vivre était purement incroyable (for lack of a better word).
Incroyable, parce que jamais je n’aurais imaginé me retrouver un jour trois heures face à un tel acteur, à parler d’influence, de rapport de force et de négociation. Jamais.
Incroyable, également, parce que mon nom va apparaître au générique de fin (siii!!). Bon, OK, personne ne le verra : il sera écrit en minuscules, perdu au milieu de dizaines d’autres noms, sur l’un des derniers écrans. Mais quand même, non ?
Incroyable, enfin, parce que cette histoire n’est pas croyable. Et pour cause : elle est fausse.
Cette rencontre n’a jamais eu lieu. Ni l’agence, ni le message LinkedIn, ni le garde du corps à oreillette, ni la suite du 8e. Rien de tout cela n’a existé.
Il y avait pourtant des indices.
Une agence « que vous connaissez », mais que je ne nomme jamais.
Une star mondiale qui exige de rencontrer l’auteur d’une newsletter française.
Et cette annonce officielle du film, celle qui m’autoriserait enfin à tout raconter. Cherchez-la. Vous ne la trouverez nulle part.
Et puis il y a ce qui est vrai. Mon activité de conseil en négociation et en stratégies d’influence. Mes « crash tests » de négociation. L’assassinat, le livre, les douilles. C’est comme ça qu’on fabrique un bon faux : on ne l’invente pas de toutes pièces, on l’adosse à du vrai. Le vrai apporte la crédibilité. Le faux n’a plus qu’à suivre, comme un passager clandestin, et à s’installer dans votre esprit.
Le sujet n’est pas George Clooney. Le vrai sujet, c’est ce que vous avez fait pendant les trois quarts de ce texte : vous m’avez cru. Enfin certains d’entre vous j’imagine.
Et vous n’êtes pas seuls ! En 2018, trois chercheurs du MIT publient dans Science la plus vaste étude menée jusque-là sur la diffusion des fausses informations : quelque 126 000 histoires suivies sur Twitter entre 2006 et 2017. Résultat : une fausse information a 70 % de chances de plus d’être repartagée qu’une vraie. Et ce ne sont pas les bots qui font le travail. Ce sont les humains. Parce que le faux est plus inédit, plus surprenant, plus excitant que le vrai. Plus sexy.
Mais le problème n'est pas seulement que le faux séduit. Ni que nous croyons l'incroyable. C'est que nous nous arrêtons à la surface. Que nous ne prenons pas la peine d'aller jusqu'au bout, de creuser, d'aller voir ce qu'il y a derrière.
Le sociologue Gérald Bronner appelle ça l'avarice cognitive (j’adore!). Notre cerveau est économe. Face à un flot d'informations qui débordent de partout, il choisit le chemin le moins coûteux. Il survole, il conclut vite, sans prendre la peine d’aller très loin dans l’analyse. Et puis, il passe rapidement à autre chose.
J’en ai eu la preuve il y a quelques années. J’avais publié sur LinkedIn un article du même genre, dans lequel je racontais avoir déjeuné avec Richard Branson. Même mécanique, même révélation à la fin. Ce qui m’avait fasciné, c’est le nombre de messages reçus dans les heures suivantes : « Eh, mais tu ne m’avais jamais raconté ce déjeuner avec Branson, Philippe ! » Des gens qui s’étaient arrêtés aux premiers paragraphes, et qui avaient décidé que c’était vrai, sans chercher plus loin. Sans lire l’article jusqu’au bout.
L’influence, ce ne sont pas seulement des stratégies sophistiquées pour installer un récit favorable à une personne, une marque, une organisation, un parti politique. C’est aussi, et peut-être surtout, ce que nous lui laissons faire. Les fabricants de récits ne comptent pas sur notre naïveté. Ils comptent sur notre paresse. Sur notre goût de la facilité. Sur cet esprit critique qu’on laisse parfois dans les vestiaires. Sur cette curiosité qui s’essouffle après les premières lignes.
Cela dit, entre nous… vous ne trouvez pas que j’aurais eu ma place à l’écran, à côté de George ?
Non, ne répondez pas.
Philippe Roy
Fondateur de Red Yucca
Sous Influence vous aide à améliorer vos relations — professionnelles, personnelles, familiales — en décortiquant les comportements et les mécanismes d’influence à l’œuvre dans nos échanges : ceux qu’on subit, ceux qu’on se fabrique, ceux qu’on devrait parfois exercer.
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Pour aller plus loin sur la négociation et les rapports de force en entreprise : L’Envers du Deal.



