L’école enseigne aux enfants à résoudre des problèmes. Pas à résoudre des désaccords.
Comprendre l’autre, dialoguer, écouter, négocier : les compétences relationnelles que l’école laisse de côté.
« Papa, mais ça va me servir à quoi, ça ? »
Je dois reconnaître que le long silence, gênant et involontaire, qui a suivi la question de mon fils a parfaitement illustré mon impuissance à lui fournir ne serait-ce qu’un semblant de réponse.
Il a 12 ans, est élève en cinquième, et sa question faisait référence à un cours de français ayant duré plusieurs semaines sur le vocabulaire des vêtements du Moyen Âge.
Oui, vous avez bien lu. Les vêtements du Moyen Âge.
Trois semaines pour parler à des enfants de la chainse, du bliaud, de la guimpe et d’autres curiosités linguistiques. Vous ne connaissiez pas ces mots hein ? Comment avez-vous pu vivre jusqu’à aujourd’hui sans les utiliser ?!? Honte à vous !
L’absurde ne s’arrêtait pas là. Au même moment, son cours d’anglais s’était focalisé pendant près d’un mois sur du vocabulaire et des expressions dont l’utilité immédiate paraissait tout aussi mystérieuse :
« Les enlumineurs travaillent dans le scriptorium. »
Ou encore :
« L’abbé Brendan est tombé dans l’enclos à cochons. »
Et non, mon fils ne fréquente pas une école médiévale expérimentale. Et je jure que je n’invente pas cette histoire.
Il est scolarisé dans un collège public ordinaire, censé, comme tous les autres, préparer et armer les enfants pour les défis du XXIe siècle..
On pourrait évidemment me répondre que l’école n’a pas pour seule vocation de transmettre des connaissances immédiatement utilisables (ça tombe bien parce que la guimpe ..quand on a 12 ans… ça ne sera pas utile tout de suite..).
Qu’elle doit également ouvrir les esprits, transmettre une culture, éveiller la curiosité et permettre aux enfants de découvrir des mondes éloignés du leur (là, on est bon, c’est vraiment très éloigné).
Et ce serait parfaitement juste.
Le problème n’est donc pas tant que l’on enseigne la chainse ou le bliaud. Quoique... Non ce qui me gêne moi c’est TOUT ce que l’on n’enseigne pas pendant ce temps-là. Par exemple :
Comment exprimer un désaccord sans transformer son copain en adversaire ?
Comment comprendre ce qui se cache derrière la colère d‘un ami ?
Comment défendre son point de vue sans agresser ni humilier l’autre ?
Comment écouter quelqu’un (vraiment écouter) sans se soumettre aveuglément à ses désirs ?
Comment formuler une demande ?
Comment dire non sans culpabiliser ?
Comment reconnaître une pression exercée par un groupe ?
Comment vivre, en somme, avec des êtres humains qui ne pensent pas, ne ressentent pas et ne veulent pas toujours la même chose que nous.
C’est quand même pas mal comme ambition, non ?
Nous vivons tous sous influence
Nous sommes tous sous influence bien avant de savoir ce que ce mot signifie.
Sous l’influence de nos parents, de nos profs, de nos amis, des groupes auxquels nous souhaitons appartenir, des personnes que nous admirons, des normes et autres injonctions sociales qui nous indiquent ce qu’il convient de penser, de dire ou de désirer.
Plus tard, s’y ajoutent les médias, les entreprises, les responsables politiques (bon ok, de moins en moins) et les algorithmes qui sélectionnent et filtrent une partie de ce que nous voyons du monde.
Par ailleurs, l’influence n’est pas seulement quelque chose que nous subissons.
Nous cherchons nous-mêmes à influencer les autres dès l’enfance.
Un enfant tente de convaincre ses parents de le laisser se coucher plus tard.
Un élève essaie de rallier ses camarades à son idée pour un exposé (« des volontaires pour un exposé sur le vocabulaire des vêtements au moyen-âge les gars ? »)
Un adolescent cherche à exister et trouver sa place dans un groupe.
L’influence n’est donc pas une compétence réservée aux communicants, aux spin doctors, aux vendeurs d’assurance en porte à porte ou aux dirigeants.
C’est l’une des matières premières les plus importantes de toute relation humaine.
Pourtant, nous apprenons très peu aux enfants à exercer cette influence de manière responsable et constructive.
Et presque rien sur la façon de s’en protéger.
La négociation ne concerne pas seulement les commerciaux
Prenons la négociation par exemple. Je trouve, au risque de choquer, que la négociation mériterait une place à l’école. Dès le plus jeune âge.
L’idée n’est pas de transformer les enfants en petits commerciaux capables d’obtenir une heure supplémentaire de console ou une augmentation de leur argent de poche (ils y arrivent déjà très bien…).
Mais la raison pour laquelle, selon moi, apprendre à négocier est importante est que cela oblige à accomplir quelque chose de profondément difficile, et que nombre d’adultes ne savent pas faire : sortir provisoirement de son propre point de vue.
Pour négocier, il faut comprendre ce que l’autre dit qu’il veut, ce qu’il veut réellement et pourquoi il le veut.
Il faut distinguer ce qu’il demande de ce dont il a réellement besoin.
Il faut entendre ses émotions sans se laisser entièrement emporter par les siennes.
Il faut apprendre à influencer sans contraindre, mais également à résister lorsque l’influence devient pression.
Nous avons réduit la négociation à une compétence de commerciaux, d’avocats et de diplomates.
Comme si elle consistait essentiellement à vendre plus cher, à obtenir une concession ou à rédiger un contrat.
C’est une vision extraordinairement réductrice de la négociation et de l’influence.
La négociation, c’est d’abord la capacité à gérer un désaccord entre deux (ou plusieurs) personnes. Des personnes qui la plupart du temps doivent continuer à vivre, travailler ou décider ensemble.
Un enfant qui veut continuer à jouer alors que ses parents souhaitent qu’il aille dormir négocie.
Deux élèves qui doivent se répartir le travail d’un exposé négocient.
Un adolescent qui refuse de suivre son groupe tout en voulant continuer à en faire partie négocie quelque chose de plus complexe encore : son autonomie et son besoin d’appartenance.
Plus tard, il négociera un salaire, un délai, la répartition des tâches dans son couple, une friction avec un proche, un conflit de voisinage ou la manière d’élever ses propres enfants.
Dès que deux personnes ont des désirs ou des besoins qui ne coïncident pas totalement, il existe quelque chose à négocier. Pas besoin d’être Talleyrand ou un patron d’une boite de private equity pour être confronté régulièrement à la négociation.
Pourtant, lorsque des conflits apparaissent, nous laissons souvent les enfants choisir entre les mêmes mauvaises options que les adultes : imposer, céder, menacer, fuir ou laisser monter la confrontation. On ne les équipe pas avec des outils relationnels, des compétences d’écoute, d’empathie ou d’intelligence émotionnelle.
Nous sanctionnons parfois le résultat du conflit sans leur avoir appris le processus qui permettrait de le résoudre. C’est tout simplement insensé.
Voir ce que l’autre voit
Enseigner la négociation, l’influence et les compétences relationnelles et comportementales qui s’y rattachent ne consisterait pas à demander aux enfants de couper systématiquement la poire en deux.
Cela consisterait notamment à leur apprendre à distinguer une injonction ou une posture d’un besoin réel.
« Je veux continuer à jouer » est une posture.
Derrière cette déclaration peuvent se cacher l’envie de terminer une partie, la peur d’être exclu d’un groupe.
Un enfant qui refuse d’aller se coucher lorsqu’on lui demande de le faire peut avoir plusieurs motivations sous-jacentes. Des peurs non exprimées par exemple. Peut-être est-il angoissé par un évènement parvenu dans la journée ou à venir.
Tant que chacun réaffirme sa posture simplement en parlant plus fort (ce que font la majorité des adultes), le conflit se durcit. (ça me fait penser à mon père en Angleterre, ne parlant pas anglais mais étant convaincu qu’en répétant son charabia en haussant le ton à chaque fois on finirait par le comprendre).
Dès que l’on comprend, et surtout que l’on cherche à comprendre, les motivations qui se trouvent vraiment derrière, d’autres solutions peuvent apparaître.
Négocier, c’est découvrir que l’autre n’est pas simplement celui qui s’oppose à nous. C’est pas mal de savoir faire ça dans le monde d’aujourd’hui non ?
C’est celui qui voit quelque chose que nous ne voyons pas ou que nous voyons différemment.
Enseigner la négociation serait donc aussi une manière d’enseigner l’empathie. Indirectement.
Pas seulement l’empathie émotionnelle, qui consiste à percevoir ou à ressentir ce que vit quelqu’un.
Mais une empathie plus exigeante, l’empathie cognitive : la capacité à reconstruire le raisonnement de l’autre, à identifier ses contraintes et à envisager que sa représentation du problème puisse être cohérente, même lorsqu’elle entre en conflit avec la nôtre.
Et comprendre le point de vue de l’autre ne signifie pas l’approuver.
Écouter n’oblige pas à céder.
Reconnaître une émotion ne donne pas raison à celui qui l’exprime.
Mais sans cette compréhension, nous ne répondons généralement pas au problème réel.
Apprendre à influencer, mais aussi à ne pas subir
Apprendre aux enfants comment fonctionne l’influence ne servirait d’ailleurs pas seulement à mieux convaincre les autres.
Cela leur permettrait aussi de reconnaître ce qui les influence eux-mêmes.
Pourquoi ai-je envie de faire comme les autres ?
Pourquoi l’assurance de cette personne me donne-t-elle l’impression qu’elle a raison ?
Pourquoi est-il si difficile de dire non ?
Pourquoi une demande paraît-elle plus légitime lorsqu’elle vient d’une personne en position d’autorité ?
Pourquoi ai-je peur d’être exclu si je ne me conforme pas à l’avis du groupe ?
Nous demandons régulièrement aux adolescents de résister à la pression de leurs pairs, aux réseaux sociaux, à la publicité ou à toutes sortes de manipulations.
Mais nous leur expliquons rarement comment ces mécanismes fonctionnent.
Nous leur demandons de résister à des forces que nous ne leur avons pas appris à identifier. Quand on y pense c’est assez incroyable, vous ne trouvez pas ?
Comprendre l’influence, c’est acquérir une forme de liberté.
Ce que l’on sait nommer devient un peu plus difficile à subir aveuglément.
Pourquoi ces compétences sont-elles ignorées ?
La réponse pourrait s’étendre sur des pages entières mais je vais essayer de me limiter. Peut-être parce que l’école enseigne plus facilement ce qui peut être défini, répété et corrigé dans une copie. Il est relativement simple de vérifier qu’un élève connaît une règle grammaticale, une date historique ou une liste de vocabulaire (médiéval par exemple ..)
Il est beaucoup plus difficile d’évaluer sa capacité à écouter un point de vue contraire, à désamorcer une tension ou à formuler un refus sans agressivité. D’ailleurs les profs eux-mêmes ne sont absolument pas formés à ce genre de pratiques.
L’école privilégie naturellement ce qui peut être enseigné simultanément à trente élèves, mesuré et transformé en note.
Les compétences relationnelles, elles, se révèlent dans les interactions, les situations ambiguës et les conflits réels (et quand je dis conflit, je ne pense pas à la guerre des droits de douane entre l’Amérique de Trump et l’Union Européenne ou la Chine, je pense à la bagarre dans la cour de récréation pour un carambar ou une carte Pokémon).
L’école enseigne plus facilement ce qui peut être corrigé en rouge dans une copie que ce qui peut transformer une relation.
L’école nous apprend à trouver la bonne réponse (souvent unique d’ailleurs) à un problème donné.
La négociation nous apprend quoi faire lorsque deux personnes n’ont pas la même réponse à un problème.
Et les vêtements du moyen-âge alors ?
Je n’ai finalement pas su répondre à mon fils lorsqu’il m’a demandé à quoi lui servirait de connaître le vocabulaire des vêtements du Moyen Âge.
Peut-être qu’un jour il croisera le mot bliaud dans un livre et se souviendra de ce cours.
En revanche, je sais précisément à quoi lui servirait d’apprendre à comprendre un désaccord, à reconnaître une tentative d’influence, à défendre son point de vue sans humilier l’autre, à écouter et à se mettre à sa place.
Cela lui servirait aujourd’hui, dans la cour du collège.
Cela lui servirait demain, avec ses amis, ses professeurs, ses employeurs, ses collègues ou ses propres enfants.
Cela lui servirait chaque fois qu’il chercherait à convaincre quelqu’un.
Et chaque fois que quelqu’un chercherait à le convaincre.
Bref, probablement chaque jour du reste de sa vie.
Sous Influence vous aide à améliorer vos relations — professionnelles, personnelles, familiales — en décortiquant les comportements et les mécanismes d’influence à l’œuvre dans nos échanges : ceux qu’on subit, ceux qu’on se fabrique, ceux qu’on devrait parfois exercer.
Si vous avez une question ou souhaitez partager une situation, écrivez-moi : pr@red-yucca.com. Je lis tout.



