Quelle question étrange…
C’est pourtant celle que je m’étais posée il y a quelques années, lors de la rédaction d’un article. Je trouve que Londres a un pouvoir d’attraction que peu de villes en Europe peuvent revendiquer. La ville de 007 et de Bridget Jones reste, à bien des égards, « the place to be ».
Pourquoi ? D’où vient l’énergie d’une ville où l’on conduit pourtant du mauvais côté de la route ? Cette envie de créer, d’entreprendre, de réinventer ?
Est-ce le fruit de l’assiduité des Londoniens à se rendre religieusement au pub, chaque soir, pour y célébrer la déesse Pinte, qu’elle soit brune, blonde ou rousse ?
Personnellement, quand je m’y rends pour le travail, je n’y vis pas mais j’y passe pas mal de temps, je trouve qu’il y a quelque chose de différent. Les conversations sont plus stimulantes, les obstacles et les croyances limitantes plus discrets, les « pourquoi pas » plus fréquents.
C’est un peu comme si certaines zones de mon cerveau se réveillaient dès que l’Eurostar passe le tunnel sous la Manche.
Je vous rassure : mon QI, lui, stagne désespérément en eau profonde, que je me trouve sur le continent ou au pays du bœuf à la menthe.
Ce qui m’intéresse, en réalité, c’est pourquoi nous ne sommes pas exactement les mêmes selon l’environnement dans lequel nous évoluons.
Le psychologue Kurt Lewin l’avait résumé dans une formule devenue célèbre :
C = f(P, E). Notre comportement est fonction à la fois de la personne que nous sommes et de l’environnement dans lequel nous nous trouvons.
Nous aimons pourtant attribuer nos comportements à des caractéristiques fixes : il est créatif, elle est ambitieuse, je suis persévérant, mais on oublie souvent la dimension environnementale de Lewin : contextuelle, géographique, organisationnelle, relationnelle.
J’irais même plus loin, je pense que cet environnement influence la personne que nous nous autorisons à être.
Une petite théorie sur vous
Il y a quelque chose de confortable à être entouré de gens qui nous connaissent. Et quelque chose de contraignant.
Dans une organisation où vous travaillez depuis longtemps, chacun possède une petite théorie sur vous. Vous êtes « celui qui sait négocier », « celle qui est très opérationnelle », « celui qui n’aime pas prendre de risques », « celle qui est excellente pour retrousser ses manches et résoudre des problèmes complexes mais pas vraiment faite pour diriger ».
Ces étiquettes n’ont pas besoin d’être verbalisées. Elles se logent dans les missions qu’on vous confie, les questions qu’on vous pose, ce qu’on attend de vous.
Elles dessinent les contours de l’identité que les autres nous attribuent, et, progressivement, de celle que nous nous attribuons nous-mêmes.
Le psychologue William Swann a appelé ça la self-verification :
Notre tendance à rechercher chez les autres une confirmation de l’idée que nous avons déjà de nous-mêmes.
Et c'est souvent nous qui l'entretenons : nous préférons les interactions qui confirment l'image que nous avons de nous, quitte à la reproduire plutôt qu'à la contester ou la renouveler.
Voilà pourquoi un nouvel environnement procure une sensation grisante de liberté. Les autres ne disposent pas encore du mode d’emploi. Ils ignorent quelle version de nous-mêmes ils sont censés confirmer. Nous pouvons prendre davantage la parole, proposer une idée inhabituelle, nous montrer plus ambitieux, plus candide, plus drôle.
Ce n’est pas que nous devenons quelqu’un d’autre. C’est que, pendant un moment, personne ne nous oblige à être cohérent avec celui que nous étions hier.
Même salle de réunion, même équipe, même lundi
« Se réinventer » fait partie de ces expressions devenues presque indolores à force d’être employées. Je suis certain que vous voyez ce que je veux dire.
Dans la réalité, nous avons parfois passé vingt ou trente ans à fabriquer une identité professionnelle : de l’expertise, une réputation, un statut, une façon d’obtenir de la reconnaissance. Renoncer à cette identité a un coût réel, il faut accepter, un temps, d’être moins compétent, moins reconnu, moins certain de la place qu’on occupe.
Le décor, lui-même, entretient la continuité. Les recherches sur les habitudes montrent que nos comportements sont en partie déclenchés par le contexte : un lieu, une routine, certaines personnes. Quand le décor change, ces automatismes s’affaiblissent et nos intentions conscientes reprennent du poids : c’est la habit discontinuity hypothesis. Le nom parle de lui-même.
La même routine. La même réunion du lundi matin. Les mêmes personnes. Le même rôle. Croyez-vous qu’il soit possible de devenir quelqu’un d’autre dans une telle routine ?
Voilà pourquoi changer de décor peut aider : moins de rappels, moins d’attentes de la part des autres, moins d’automatismes, moins “d’ancienne peau”.
Des talents qui sommeillent
C’est probablement ce que je prenais autrefois, ironiquement, pour de « l’intelligence » à Londres.
La Trait Activation Theory (Robert Tett, Dawn Burnett) part d’une idée simple :
Nos traits de personnalité ne s’expriment pas avec la même intensité selon les situations.
Un environnement où l’on attend de vous que vous challengiez les idées peut activer une assurance intellectuelle qui reste invisible ailleurs.
Un environnement très international peut donner davantage de valeur à votre curiosité culturelle.
Un poste qui laisse de l’autonomie peut révéler une capacité entrepreneuriale qu’une organisation procédurale avait rendue presque inutile.
Cela oblige à reconsidérer certaines phrases qu’on prononce trop facilement : « je ne suis pas créatif », « je ne sais pas prendre la parole ».
Peut-être… Mais peut-être aussi que je n’ai encore jamais évolué dans un environnement qui avait besoin que je le sois.
Le “"possible self” qui regarde déjà ailleurs
Les gens qui acceptent de partir vivre ailleurs, de changer de secteur ou de reprendre des études le font-ils vraiment par hasard ?
Quelque chose les distingue peut-être déjà ? Curiosité, insatisfaction, goût du risque, envie de rupture ?
Les psychologues Hazel Markus et Paula Nurius ont proposé le concept de possible selves :
Les représentations de ce que nous pourrions devenir, aimerions devenir, ou redoutons de devenir. Ces identités possibles orientent notre motivation et nos comportements, bien avant qu’on en ait pleinement conscience.
Avant même de prendre un train pour Londres ou un nouveau poste, une autre version de nous existe peut-être déjà à l’état “d’hypothèse”. Nous ne savons pas encore exactement qui elle est. Mais notre environnement actuel commence à nous sembler trop étroit. Alors nous regardons ailleurs. Mentalement.
C’est pourquoi la causalité fonctionne sans doute dans les deux sens :
On ne change pas seulement parce qu’on part. On part parfois parce qu’on a déjà commencé à changer à l’intérieur.
Puis le nouvel environnement fait le reste : il donne à ce possible self des modèles, des occasions qu’on n’aurait peut-être même pas remarquées avant, des rencontres, des permissions.
Changement de décor
Dans son roman Changement de décor, David Lodge organise un échange de six mois entre deux universitaires que tout oppose. Philip Swallow quitte la grise université britannique de Rummidge pour l’ensoleillée Euphoric State University en Californie. Morris Zapp effectue le trajet inverse.
Ils pensent échanger des étudiants et des cours ; ils vont progressivement se retrouver pris dans la vie de l’autre, jusqu’à échanger beaucoup plus que leurs bureaux..
Lodge savait de quoi il parlait : son Euphoric State était inspirée de Berkeley, où il avait lui-même été professeur invité.
Il ne commence pas par modifier ses personnages. Il modifie leur environnement. Puis il regarde ce qui arrive.
On pourrait presque lire le roman comme une expérience de psychologie sociale : Retirez quelqu’un de l’écosystème dans lequel son identité avait trouvé son équilibre, plongez-le dans un autre système de normes, de tentations et d’attentes, et regardez quelles parties du personnage restent inchangées, et lesquelles deviennent soudain, disons, négociables.
Le cinquième soir à San Francisco
Dans les Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin (que j’aimerais tellement ne jamais avoir lues, pour pouvoir les découvrir aujourd’hui), Mary Ann Singleton a vingt-cinq ans lorsqu’elle découvre la ville. Elle vient de Cleveland pour huit jours de vacances. Au cinquième soir, elle téléphone à sa mère et lui annonce qu’elle reste à San Francisco.
Ce qui lui arrive ensuite est romanesque. Mais ce geste initial résume une mythologie bien réelle de San Francisco : on peut y arriver avec une identité, et en expérimenter une autre.
La formule « Aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie », associée à la contre-culture californienne, résume assez bien ce que la ville a longtemps projeté : l’idée qu’on pouvait y recommencer autrement.
Le lieu influence ses habitants. Mais ses habitants fabriquent aussi le pouvoir d’influence du lieu, et ce pouvoir attire à son tour ceux qui, comme Mary Ann, étaient déjà prêts à changer avant même d’arriver.
Personne à la sortie de St Pancras
Personne ne se tenait à la sortie de St Pancras pour me persuader d’être plus curieux. Personne ne remet à Mary Ann Singleton un manuel intitulé “Comment devenir une autre personne en dix étapes” lorsqu’elle débarque à San Francisco.
C’est justement ce qui rend ce type d’influence intéressant.
Elle ne fonctionne pas par argumentation. Ce n’est pas du push, c’est de l’attraction. Un environnement nous montre certaines façons de vivre ou de travailler. À force de les voir, elles deviennent moins étranges. Puis envisageables. Puis normales. Il peut aussi faire l’inverse : maintenir certaines possibilités hors de notre champ de vision.
L’influence d’un environnement ne consiste pas seulement à modifier ce que nous faisons. Elle modifie ce que nous croyons possible de faire, et possible d’être.
C’est aussi pourquoi le changement de décor a une telle puissance symbolique. Il agit dans deux directions à la fois.
Par soustraction, il desserre le lien avec l’identité que notre ancien environnement s’évertuait à renforcer.
Par addition, il nous expose à de nouveaux référentiels, de nouvelles personnes, de nouveaux possible, qui activent des parties de nous-mêmes jusque-là inexploitées ou en sommeil.
Nous ne sommes pas des pages blanches pour autant. Nous arrivons avec notre histoire, nos talents, nos peurs, nos fêlures, nos possible selves. Le décor ne crée donc pas arbitrairement celui que nous allons devenir. Mais il peut rendre une version de nous beaucoup plus probable qu’une autre.
Deux fois zéro
Je ne crois donc pas être plus intelligent lorsque je travaille à Londres (après, si je me souviens bien, deux fois zéro, ça fait toujours zéro).
Je crois en revanche que certains environnements ont fait davantage appel à certaines parties de moi. Et qu’en m’exfiltrant momentanément d’un endroit où ma place était déjà connue, ils m’ont permis de les exercer avec plus de liberté.
Alors peut-être que la bonne question n’est pas ce qui ne va pas chez nous, mais dans quel environnement la personne que nous sommes déjà en train de devenir aurait davantage de chances d’exister.
Mais pour devenir quelqu’un d’autre, il faut parfois quitter les endroits qui ne savent accueillir que celui ou celle que nous étions hier.
Philippe Roy
Fondateur de Red Yucca
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