J’ai reçu un message de Nathalie suite à la publication de ma chronique sur les mauvais choix de carrière lorsqu’on se retrouve sur le carreau après 40 ans. J’y réponds ici publiquement avec l’autorisation de Nathalie (Nathalie qui n’est évidemment pas son vrai nom).
Cher Philippe,
Je viens d’avoir 49 ans et j’ai perdu mon job très récemment. J’envisage une reconversion professionnelle et comme vous le dites dans votre article, je ne veux pas me précipiter. Je veux prendre le temps de réfléchir à ce que je pourrais faire après. Je me dis que c’est maintenant ou jamais. J’hésite entre plusieurs pistes vraiment toutes très différentes les unes des autres, et radicalement nouvelles par rapport à mon ancien métier. Je passe beaucoup de temps à réfléchir à mes motivations profondes avant de me lancer, et je ne comprends pas pourquoi vous écrivez que l’introspection ne nous aide pas à découvrir ce que l’on veut. Parce que j’aurais tendance à penser le contraire. Pouvez-vous m’éclairer ?
Chère Nathalie,
Il y a plusieurs années, je prenais des cours de théâtre en amateur. Deux fois par semaine, je me rendais dans ce conservatoire de la région parisienne. En arrivant, je me ruais sur ma prof, une vraie artiste, et mon cerveau de cadre sup lui expliquait, de manière parfaitement rationnelle, la façon dont j’avais construit mon approche du texte et du rôle sur lequel je travaillais : Un peu de Stanislavski par-ci, une pincée d’Actors Studio par-là. Tout avait été pensé, soupesé, envisagé sous tous les angles, un peu comme un business plan ou une recommandation stratégique à la direction.
Je me souviendrai toujours de son expression pendant qu’elle m’écoutait, respectueuse, mi-amusée mi-moqueuse, avant de conclure : « Ouais, c’est génial. Tu sais quoi ? Monte sur scène, joue ton rôle, et on va voir si ça prend. »
On va voir si ça prend… Des heures de réflexion, d’introspection, de recherche et d’analyse et à la fin, toujours la même chose : juste aller voir si ça fonctionne dans la vraie vie..
Mon job de rêve qui n’en était pas un
Lorsque je travaillais encore dans le corporate, en me demandant ce que pourrait être mon prochain poste, j’avais repéré un rôle, dans mon entreprise, qui cochait sur le papier toutes les bonnes cases : scope international, nouvelles typologies de clients, découverte de sujets que je ne maîtrisais pas encore, négociations aux quatre coins du monde. Si on me l’avait proposé sur-le-champ, j’aurais signé sans réfléchir, sans compter que c’était une promotion.
Mon boss de l’époque, plein de sagesse, m’a suggéré une chose toute simple avant de postuler : aller parler à quelques personnes qui travaillaient déjà dans ce département.
Ce que j’ai découvert ne ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé. L’aspect international, dans les faits, voulait dire des allers-retours dans des destinations lointaines, courts et épuisants chaque semaine. Les attentes des clients se limitaient à des sujets terre-à-terre et hyper opérationnels. Les négociations n’avaient rien de la dimension stratégique que je m’étais imaginée.
Mais le pire n’était pas là. Aucune des personnes que j’ai rencontrées ne m’a donné envie de passer mes journées avec elles. Qu’on soit clair : je ne dis pas qu’elles étaient nulles et moi formidable. Je dis simplement qu’il n’y avait aucun atome crochu entre leur monde et le mien. Aucune affinité entre nos profils.
Ces cinq conversations m’ont appris ce que des semaines de projection mentale n’auraient jamais pu me révéler.
Ce que la recherche dit
Herminia Ibarra (je la cite dans l’article auquel vous faîtes allusion) n’a pas élaboré sa théorie sur une intuition. Prof à la London Business School, elle a suivi pendant des années des cadres en pleine reconversion et a publié Working Identity - Unconventional strategies for reinventing your career (je conseille la lecture du livre). Sa conclusion tient en une phrase qui mériterait d’être placardée dans tous les bureaux de coachs en développement de carrière :
On n’agit pas parce qu’on a compris qui on est. On comprend qui on est parce qu’on a agi.
Ibarra explique que nous n’avons pas un « vrai moi » caché quelque part, en attente d’être exhumé par une longue introspection profonde et fastidieuse. Nous avons plutôt une collection de « moi possibles », des versions de nous-mêmes plus ou moins probables, plus ou moins déjà esquissées, qu’il s’agit de tester plutôt que de deviner depuis un fauteuil ou un divan. Sa méthode : mener des « expériences d’identité ». Un projet en parallèle de votre activité. Des nouvelles fréquentations, en dehors de son cercle social ou professionnel habituel. Une mission ponctuelle.
Puis observer ce que cela nous apprend, et comment vous vous sentez effectivement au lieu d’attendre l’éclair de lucidité sous la douche.
C’est ce que mes conversations avec ces futurs collègues hypothétiques ont fait pour moi. J’ai senti très rapidement que je n’avais tout simplement … pas envie.
Dorie Clark, experte en changement et gestion de carrière, dans l’un de ses bouquins que je conseille tout autant que le précédent, Reinventing You, donne à cette idée un nom limpide : le “test-drive”. On n’achète pas une voiture sur la seule base de la fiche technique, on l’essaie.
Elle recommande la même mécanique pour une reconversion : stage d’observation, bénévolat, entretien exploratoire avec des gens du métier, mission ponctuelle rémunérée ou non. On ne cherche pas une vérité. On vérifie, dans la vraie vie, si les horaires, le rythme, les gens et la culture, l’activité vous conviennent, ce qu’aucune réflexion, même brillante, ne peut vous dire à l’avance.
Vos plusieurs pistes « radicalement différentes », Nathalie, ce ne sont pas des hypothèses à trancher dans votre tête, en amont. Ce sont des “test-drives” que vous n’avez pas encore mis à l’épreuve.
Et l’introspection dans tout ça ?
Attention, Nathalie ! l’introspection ne tue personne, et je ne suis pas en train de vous dire de ranger vos carnets de notes et de foncer tête baissée dans la première idée que vous croisez au coin de la rue.
Elle sert à repérer des pistes, des “possibles”. Mais il faut allez vérifier sur place par la suite.
Le vrai risque, pour vous : tourner en orbite autour de la décision à prendre sans jamais passer à l’action.
Ce qui est vrai pour vous l’est aussi pour n’importe quel entrepreneur
Ce n’est pas une image en l’air. Inspirez-vous des entrepreneurs ! Aujourd’hui, dans les facs réputées pour l’entrepreneuriat et l’innovation comme Berkeley, Stanford et bien d’autres, on n’encourage plus les étudiants à passer des heures à peaufiner leur concept dans leur coin et dans leur tête. On leur apprend à construire un prototype grossier, minimal, presque bâclé, (l’équivalent de votre “possible” choix de reconversion) et à aller le confronter au réel le plus vite possible ! “Fail fast”. Le business plan le plus sophistiqué du monde reste une fiction tant qu’il n’a pas rencontré un client, un concurrent, un vrai élément du réel.
C’est ce que j’ai fait avec ce poste que je croyais idéal : je n’ai pas peaufiné mon raisonnement, je suis allé le tester sur cinq personnes. Et j’ai vu ce que j’ai vu.
Alors si j’étais vous, Nathalie… prenez vos deux ou trois pistes et montez sur scène. Comme le disait ma prof de théâtre : on va voir si ça le fait.
Philippe Roy
Fondateur de Red Yucca
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Pour aller plus loin sur la négociation et les rapports de force en entreprise : L’Envers du Deal.



