Imaginez la scène. Nous sommes le 28 janvier 1980, à l’aéroport de Mehrabad, à Téhéran.
Depuis bientôt trois mois, l’ambassade américaine est occupée et ses diplomates sont retenus en otages. Six d’entre eux ont réussi à filer le jour de l’assaut, et vivent depuis cachés chez des diplomates canadiens. Ce matin-là, ils font la queue au contrôle des passeports, accompagnés de deux hommes de la CIA, avec en poche des passeports canadiens qui ne sont pas les leurs.
Officiellement, ils ne sont ni diplomates ni américains. Ils sont juste une équipe de cinéma, venue repérer des décors pour un film de science-fiction : Argo.
Et pour que l’histoire soit crédible, la CIA n’a pas fait les choses à moitié !
À Hollywood, il existe un vrai bureau, au nom d’une vraie société de production, avec un vrai numéro de téléphone. Si un fonctionnaire iranien avait le moindre doute, il lui suffisait de décrocher et d’appeler Los Angeles.
Pendant ce temps-là, les contrôles s’éternisent à l’aéroport. Le vol est retardé. On examine les papiers, encore et encore, et les heures passent. Lentement. Douloureusement.
Quand, finalement, la situation se débloque et les huit personnages montent dans l’avion de la Swissair pour Zurich.
Et ce fameux numéro de téléphone du studio, à Hollywood ? Personne ne l’a jamais composé. Pas un seul fonctionnaire iranien n’a pensé à vérifier.
C’est ça qui me fascine dans cette histoire. Ce n’est pas tant le mensonge, des mensonges, les services secrets en fabriquent tous les jours. Non, ce qui me fascine, c’est le fait que malgré l’obsession qui caractérise les services iraniens, il y a un moment où ils stoppent leurs recherches. Pas par paresse, mais parce que tout, autour d’eux a l’air tellement vrai et tellement réel qu’arrive un moment où on accepte la réalité qu’on nous impose. Le récit qu’on nous impose.
Et ça, croyez-moi, ça ne concerne pas que les fonctionnaires iraniens de 1980.
Le studio qui n’existait pas
Il faut bien mesurer ce que Tony Mendez, l’officier de la CIA chargé de l’opération, avait monté. Il aurait pu se contenter de six faux passeports et d’une histoire bidon standard et bien ficelée. Mais il a préféré inventer un monde.
Pour ça, il s’est trouvé un complice à Hollywood : John Chambers, un maquilleur oscarisé, celui de La Planète des singes, qui donnait de temps en temps un coup de main à la CIA pour ses déguisements. C’est lui qui aide à installer, à Los Angeles, un vrai bureau pour une société de production qui n’existe pas. On l’appelle Studio Six, en l’honneur des six diplomates... can you believe it ? Avec des lignes téléphoniques, des cartes de visite, et tout ce qu’il faut.
Il fallait ensuite un film. Mais inventer un scénario de toutes pièces aurait pris du temps, alors on en a récupéré un vrai : l’adaptation d’un roman de science-fiction, Lord of Light, un projet hollywoodien alors en panne, avec des dessins de décors signés Jack Kirby, l’un des pères des super-héros Marvel. Chambers transmet le scénario et les dessins à la CIA, sans l’accord du producteur d’ailleurs, Barry Geller, si l’on en croit ce dernier. On rebaptise le tout Argo.
Et puis il fallait que le milieu du cinéma en parle. Qu’il y ait un peu de buzz naturel autour du projet. En décembre 1979, des annonces paraissent dans Variety et The Hollywood Reporter, les deux journaux que lit tout Hollywood. Elles présentent Argo comme « a cosmic conflagration », un embrasement cosmique (on est à Hollywood, on ne fait pas dans la demi-mesure). Le scénario y est crédité à une certaine Teresa Harris. D’après la CIA, c’était le nom d’emprunt choisi pour l’une des six personnes cachées à Téhéran. On organise même une lecture publique du scénario, pour faire circuler le nom du film.
Et le plus drôle, enfin, drôle…, c’est que ça a marché.
Studio Six a reçu de vraies propositions de producteurs. La CIA affirme même que Steven Spielberg figurait parmi eux. Pour un film qui n’existerait jamais.
Pourquoi on ne doute pas
Ce qui a protégé les six, ce n’est pas la solidité du mensonge. Personne ne l’a jamais vraiment mis à l’épreuve d’ailleurs. C’est son apparente cohérence. Les passeports, les cartes de visite, le jargon de cinéma, l’histoire du repérage : tout racontait la même chose. Et quand tout raconte la même chose, on n’arrête de douter. On n’y pense même plus.
Ce n’est pas de la naïveté. Notre cerveau ne peut pas tout contrôler, il n’en a ni le temps ni l’énergie. Alors il prend un raccourci très raisonnable : si l’ensemble est cohérent, c’est que c’est vrai. Cela rappelle un peu le Thinking, Fast and Slow, de Daniel Kahneman.
Le crime était presque parfait
Il y a pourtant, dans cette histoire, un détail que j’adore. En préparant l’opération, Mendez s’aperçoit que les visas des diplomates ont été mal datés.
Vous vous rendez compte ? Le studio, le scénario, les annonces dans Variety, les producteurs qui se bousculent… Tout cela aurait pu s’écrouler à cause d’une simple date.
C’est comme avec les crimes parfaits de l’inspecteur Columbo, crimes parfaits qui ne le sont jamais tout à fait. Le coupable a tout prévu : l’alibi, le mobile, la mise en scène. Et puis il y a ce tout petit détail sans importance apparente que l’inspecteur remarque en se grattant la tête, juste avant de partir : « Ah, encore une petite chose… ».
Mendez avait inventé la réalisation d’un film à Hollywood, mais il aurait pu se casser les dents sur un détail que personne n’avait pensé à vérifier.
On fait tous pareil
On pourrait sourire de ces fonctionnaires iraniens. On aurait tort : on fait exactement la même chose, tout le temps. On croit quelqu’un parce que tout, autour de lui, a l’air sérieux, normal, réaliste.
Pensez au consultant dont le site élégant, le vocabulaire et la liste de clients prestigieux vous ont épargné la peine de lui demander un seul résultat chiffré.
Au candidat dont l’ancien employeur est tellement prestigieux, qu’on prend tout ce qu’il dit pour argent comptant.
À l’artisan « certifié », à ce fournisseur « leader du marché ». Ou, plus banal encore, à ce mail de votre « banque » : le logo, les couleurs, le ton un peu solennel, tout y est. On clique. Personne ne regarde l’adresse de l’expéditeur.
Attention, je ne dis pas qu’il faut soupçonner tout le monde. Ce serait épuisant, et, disons-le, un peu triste.
Je dis qu’il faut apprendre à ne pas faire confiance à ces raccourcis mentaux. Plus facile à dire qu’à faire n’est ce pas ?
Ce qu’il aurait fallu vérifier
Dans le film (génial et à voir absolument si ce n’est pas encore fait) qu’en a tiré Ben Affleck en 2012, il y a justement une scène où un agent iranien finit par appeler Studio Six. Cette scène, inventée pour le film, n’a en fait jamais eu lieu, mais faisons comme si.
Il compose le numéro. Quelqu’un, à Hollywood, décroche le téléphone. L’interlocuteur iranien raccroche, rassuré.
Le vrai fact-checking commence là où les apparences s’arrêtent.
Ce coup de téléphone existe dans le film, mais il n’a jamais eu lieu dans la vraie histoire. Peut-être que s’il avait eu lieu, la supercherie aurait été découverte.
Les questions posées à Chambers auraient permis de croiser, recroiser, confirmer ou infirmer les informations.
Mais ce coup de téléphone n’a jamais eu lieu.
Les apparences ont pu tracer leur route.
Une route qui a permis aux 6 diplomates américains, et aux 2 agents de la CIA, de fuir le pays sans se faire prendre.
Philippe Roy
Fondateur de Red Yucca
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